Chaque mois, un DRH anonyme, issu d’un groupe du CAC 40, porte un regard critique sur son quotidien.

 
« Je vais avoir besoin de toi. Il y a beaucoup à faire dans cette maison. J’ai plein de projets. Il faut que tu m’aides à les mettre en place. Les organisations, les hommes, tout ça c’est ton domaine, je compte sur toi » « Ne t’inquiète pas, je suis sur mon terrain. Le Changement c’est le cœur de la Drh » « Je suis bien content parce que tu sais je veux aller vite. Je rentre de douze ans d’international J’ai vu plein de choses qui marchent, on va les appliquer ici » « Super, un Président qui fonce avec des idées neuves, l’équipe va adorer »
 
Le courant était passé entre le nouveau Président et son Grand Drh. Ce Groupe pétrolier majeur venait de changer le patron de sa filiale de distribution pétrolière. Une très belle affaire et de notoriété publique un tremplin pour son dirigeant. Elle avait nommé un de ses cadres les plus prometteurs, jusque là en charge de sa Division Amérique. Un français, MBA à Dallas, Texas, qui connaissait bien les Etats-Unis. Il était passé par l’exploitation en Amérique du Sud et l’off shore au large de l’Afrique et l’Arabie. Puis quatre ans à Atlanta, Géorgie.
 
« J’ai un plan » Normal c’était un X « Que du bon sens. On ferme les stations service pas rentables ou mal placées. On ne garde que les meilleures. Celles là, on les ouvrira 24h/24. Et on y ouvre des rayons de vente de produits de première nécessité, genre drugstore. De l’aspirine, des vitamines, des chips et des capotes. On intéresse les employés aux ventes avec un variable élevé. Pour pouvoir les payer plus, on en met moins. On supprime les managers intermédiaires et on responsabilise les employés. Le dimanche on fonctionnera avec des petits boulots. Enfin on downsize le siège où il y a trop de gens qui n’ont jamais vu un client » Le Grand Drh était médusé. « Concrètement ça donne quoi ? » «  A vue de nez comme ça sur les 450 stations du réseau une bonne centaine à fermer. Et au moins trente peut être cinquante à regrouper. On tourne à quinze employés en moyenne par station. En dehors des grosses on doit pouvoir faire en dessous de dix. Peut être moins en prenant des temps partiels. Pour la rémunération il faut leur donner des commissions qui permettent de gagner beaucoup s’ils vendent beaucoup » « Et s’ils ne vendent pas beaucoup ? » « Evidemment on ne les paye que s’ils vendent » « Et ceux qui ne vendront pas assez ? » « J’imagine qu’ils partiront d’eux-mêmes quand ils verront qu’ils n’y arrivent pas. On les remplacera par les bons vendeurs des stations qui fermeront » « Elles ne seront pas forcément à proximité » « Tu as raison il faudra un peu aider les gens à se déplacer. Au siège aussi il faudra donner un coup de main aux fonctionnels qui partiront travailler dans les stations »
 
A ce moment le Grand Drh se sentit très seul. Allait-il devoir diminuer le staff de sa Drh et expliquer à ses jeunes et charmantes collaboratrices qu’elles allaient avoir l’opportunité de faire vendeuses dans des stations d’autoroutes.
« Tu sais en France c’est parfois un peu compliqué. On ne fait pas toujours ce qu’on veut » « Oui même si j’avais oublié, quand je suis arrivé à Roissy les bagagistes étaient en grève. Bienvenue au Pays » « Il n’y a pas que les grèves, il y a des lois à respecter » « Bien sûr on ne fera rien d’illégal. Une Company comme la notre est légaliste » « Justement tu sais qu’une partie de ton programme va être difficile à mettre en place » « Je ne vois pas le rapport, ce n’est pas du droit c’est du Business. Ne me dis pas qu’il y a une loi qui interdit de gagner de l’argent » Il en riait tellement sa proposition lui semblait saugrenue.
 
Le Grand Drh avait compris qu’un effort de pédagogie allait être nécessaire « Ton plan combien crois tu qu’il va mettre de monde en sureffectif ? » « Dans les 3 000 / 3 500. Mais pas d’un seul coup. Je ne suis pas idiot, je sais bien qu’il va falloir l’étaler un peu. On peut se donner six mois » « Il en restera 2 500 à qui il faudra changer le job, la mission et la rémunération. Plus tous ceux en mobilité » « Là il ne faudra pas trop traîner, quand ils auront compris le nouveau système de primes ils seront pressés d’en profiter » « Et le Comité d’entreprise tu crois qu’il va dire quoi ? » « Qui ça ? » « Le Ce, les délégués du personnel si tu préfères » « C’est quoi ? » « Des représentants élus par le personnel qu’on est obligé de consulter sur les nouveaux projets de ce genre » « Ah oui je comprends, comme l’AFL-CIO que j’avais dans un de mes dépôts à Salt Lake City, Utah. Normal on va leur parler, ils comprendront bien que c’est nécessaire. Et on leur paiera ce qu’il faudra » « Comment te dire, c’est un peu différent »
 
L’avantage des ingénieurs c’est qu’ils assimilent vite les choses compliquées pour peu qu’on les leur explique clairement. Le Président comprit rapidement qu’il allait devoir compter avec de nombreux représentants du personnel. Qu’ils bénéficiaient de droits divers et variés. Et qu’il faudrait en tenir compte dans son plan. Il découvrit même avec étonnement qu’il était Lui-même Président du Comité d’Entreprise et qu’à ce titre il devait veiller à ce que tous ces syndicalistes soient dûment traités et ne viennent pas le mettre en cause. Il fut très surpris d’apprendre que ses délégués ne travaillaient pas, au mieux pas beaucoup, et qu’il les payait pour ne jamais être de son avis. Le Drh dut lui apprendre que le Dialogue social signifiait qu’on se parlait, pas qu’on s’écoutait, moins encore qu’on s’entendait. Il comprit enfin que tout cela culminait dans des procédures et règlementations tatillonnes. Bref que son projet allait subir de sérieux délais. D’autant qu’il allait falloir en passer par un plan social, curiosité plus bureaucratique que sociale qui était à la société française ce que le plan quinquennal était à l’économie soviétique : un machin rigide et contreproductif « Je comprends, c’est la France éternelle, on fera tout ça »
Il eut plus de mal quand son Drh lui parla des inspecteurs du travail. Il lui semblait que dès lors que les lois sociales étaient respectées ils allaient le féliciter ou à tout le moins ne pas se préoccuper de lui. Il eut un peu de mal à admettre en quoi ils auraient au moins une douzaine de bonnes raisons de s’opposer à son projet. Leur peu d’empathie avec l’entreprise fut celle qu’il comprit le moins. De culture anglo-saxonne il capta aisément la nécessité d’appointer une armée d’avocats. Il lui fut plus difficile d’imaginer que les juges ne comprenaient jamais les nécessités du business. Sans parler des Conseils de Prud’hommes où étaient élus des syndicalistes « Même des communistes » « Bref la France c’est la dernière démocratie populaire. Des trotskystes embusqués partout »
 
Mais c’était un pragmatique, s’il fallait en passer par là, il le ferait. Avec l’abnégation de l’évangéliste en terre de mission. « Les collaborateurs dans la boite doivent devenir dingues avec tout ça. Il n’y a rien qui peut avancer. Tu crois qu’ils vont accepter que ça ne bouge pas  pendant des mois ? Une fois qu’ils connaîtront mon projet ils voudront y aller » « Tu penses vraiment que les gens vont être partant quand tu vas leur annoncer qu’ils sont deux fois moins nombreux et que leur métier change radicalement ? » « Oui ils comprendront que c’est bon pour la Company» « Tu crois qu’ils auront envie d’être payés à la commission alors qu’ils ont un salaire fixe ? » « Ils vont pouvoir gagner plus d’argent » « Et qu’ils n’auront pas peur de ne pas y arriver et d’être virés ? » « C’est normal non ? Les bons ne comprendraient pas qu’on paye les nuls pendant qu’eux se défoncent » Le Drh aurait dû à ce moment parler à son Président de Responsabilité sociale de l’entreprise. Le courage lui en manqua.
 
Le projet fut déployé. Le plan social suivit son train et ne mit que deux ans. La Company s’engagea à ne pas fermer les 300 stations restant pendant les trois ans à venir. Le nouvel assortiment des rayons de vente fut un joli coup de pub. L’entreprise communiqua sur le service de proximité. Sa contribution à la lutte contre la désertification rurale fut saluée. Le Président fut décoré par le Ministre du Commerce. Dans son discours de remerciement, écrit tout seul sans l’aide du Grand Drh, il salua la qualité du Dialogue social dans l’entreprise, l’esprit de responsabilité des partenaires sociaux et la coopération avec les pouvoirs publics.
 
 
Par Charles Déconnyncke

 

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