"A la gloire des fossiles" : Chaque mois, un DRH anonyme, issu d’un groupe du CAC 40, porte un regard critique sur son quotidien.

par La rédaction

Chaque mois, un DRH anonyme, issu d’un groupe du CAC 40, porte un regard critique sur son quotidien.

 
L’associé de ce célèbre Cabinet d’Architectes portait une boucle d’oreille, deux petits brillants au lobe, élégant et tendance. Parfois un soupçon de maquillage. Tout à fait le style de l’Agence où une allure décontractée et branchée allait de soi avec sa notoriété.
 
       « Quand on a construit la Cité du HipHop dans l’ancienne Morgue, on va quand même pas s’habiller comme des banquiers ».
 
Le célébrissime fondateur du cabinet était quant à lui en noir toute l’année, cachemire en hiver, lin en été. Sa silhouette dans les médias internationaux était devenue sa Marque autant que son crâne rasé. Par contraste la couleur était partout au cabinet. Murs flashy, ordinateurs bariolés, sièges fluos pour souligner la modernité du lieu. Comme le Kangoo fraise Tagada du Grand Architecte. La réunion se tenait « à la Mine ». Surnom de cette salle où se trouvait la Table « Concept Houille 1 » designée par le Cabinet. Un coffrage en bois clair couvert d’une vitre laissant voir l’intérieur, un tapis de morceaux de charbon vernis avec quelques fossiles disposés selon les préceptes du Feng Shui. Un objet culte, il y en a une au MOMA.
 
Le consultant avait soigné son look. Pantalon de velours côtelé ainsi que la veste Kenzo® qu’il portait plutôt en vacances sur la Côte que chez ses clients institutionnels. Pas de cravate, c’est tout. Il a été invité parce qu’il est le Pape de la Communication Sociale. Le Cabinet avait décidé là aussi d’être novateur. Le Grand Architecte était revenu enflammé de Porto Allegre. Il avait eu la révélation que le Social allait être bientôt au cœur des projets. Et que les décideurs tiendraient compte de l’image sociale des cabinets qui concourraient.
 
       « Les négriers qui sous-traitent leurs CAO au Bangladesh sont des dinosaures ».
 
Il fallait que le Cabinet soit reconnu comme Employeur de Référence. C’était l’avenir. Et le fonds de commerce du consultant.
 
       « Votre Cabinet est mondialement connu, c’est une Marque forte. La façon dont vous communiquez à l’interne, votre management, sont en phase avec cette renommée. La jeunesse des équipes, leur Spirit, leur Mental, la liberté de ton, tout cela c’est Vous. Ce Cabinet c’est l’esprit startup moins le baby foot et les joints. C’est un Laboratoire en ébullition. Un vivier de créativité où le Génie s’appuie sur l’Enthousiasme ».
 
L’associé aux boucles d’oreille buvait du petit lait.
 
       « La Marque Employeur vous l’avez déjà. Mais n’importe qui l’a. Ou pourrait l’avoir. Vous, vous allez faire la course en tête. Mettez vos collaborateurs en avant, faites les participer à la réputation du cabinet. Vous dites que grâce à la Qualité de vie et de travail ici, vous êtes The Place to be. Eh bien prouvez-le ! Ce sont vos collaborateurs qui vont le dire. On ne va pas convaincre, on va montrer ».
 
Le Net était le terrain de prédilection du consultant et de son Agence. Ils étaient à l’affût de ses moindres évolutions. Aucun frémissement ne leur échappait. Chaque nouvelle tendance qui renvoyait la nouveauté de la veille au rencart les trouvait au rendez vous.
 
       « Vous allez lancer le premier Archi On line »
 
       « Toute la planète en parlera »
 
 
Il voulait dire qu’on en parlerait dans Vogue et la Revue d’Architecture.
 
       «Vos collaborateurs vont s’exprimer sur un site internet. Ils vont raconter leur vie à l’agence. Leurs succès. Leur quotidien aussi… Tout sera transparent, cartes sur tables. On mettra des vidéos, un podcast. Les internautes pourront poser des questions, commenter, donner leur avis. Vos salariés leur répondront, ils échangeront ça va être Nickel ».
 
       « Votre Cabinet aura une longueur d’avance. Aucun concurrent n’est aussi innovant. Excellent pour votre réputation. Et quel levier dans les concours où vous allez soumissionner ! ».
 
 
L’Associé était charmé. Fort branché sur les aspects graphiques, il se voyait déjà travailler le design original du futur site. Et il comprenait le bénéfice du projet pour la réputation de l’Agence.
Restait à le vendre à ses associés. Il venait de s’y employer avec ardeur. Il avait mis en avant l’Innovation et le Fun qui collaient bien à leur Image. La modernité de la technologie ne les rebutait pas, l’architecte est souvent plus un ingénieur qu’un artiste. L’associé qui a fondé l’Agence avec le Grand Architecte était toutefois perplexe.
 
       « Si on laisse s’exprimer les gens, on va les contrôler comment ? Et que fait-on si un internaute nous critique ? Est-ce qu’on va pouvoir le censurer ? »
 
       « Est-ce que ça va servir à quelque chose ? Comment savoir qui aura été influencé ? Comment mesurer le résultat ? »
 
 
       « A-t’on vraiment besoin de communiquer en interne ? Nos salariés sont attachés à l’entreprise »
 
L’Associé argumenta, expliqua, rassura. Jusqu’à ce que le Grand Architecte prenne la parole.
 
       « Tu ne veux quand même pas que nos collaborateurs apparaissent publiquement ? »
 
       « Mais Si, comme preuve de notre transparence »
 
       « Pour parler de leurs réalisations ? »
 
        « Oui bien sûr »
 
       « Si on permet ça, ils vont montrer leur contribution aux projets de l’Agence »
 
        « Oui pour notre notoriété »
 
       « Mais ils vont en profiter pour se mettre en valeur pour se faire embaucher ailleurs »
 
       « Et nos clients croiront que nous ne faisons rien, que ce n’est pas nous les Créateurs »
 
       « De toutes façons l’internet ça n’intéresse que les jeunes. Sûrement pas les décideurs vu leur âge »
 
       « Oui et puis un cabinet d’architectes, sur le net… »
 
 
C’est ainsi que le projet fut enterré. On lui préféra un site institutionnel avec une vidéo du Grand Architecte réalisée par un artiste contemporain.
Dans le même temps sur le Net, 3 000 vidéos circulaient sur des réalisations de cette grande Agence. Une centaine de communautés s’y référaient sur Facebook® et les réseaux sociaux. Le Cabinet était évalué sur 12 sites NotezVotreEmployeur. Et les collaborateurs échangeaient entr’eux les chats les plus intéressants pour parler de leur travail.
 
 
 
 

 

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