Pendant longtemps, faire le tri dans l’information a relevé du réflexe individuel. L’IA générative déplace la question. Quand une machine produit, en quelques secondes, un texte fluide, sûr de lui et parfois faux, le doute devient une affaire collective. C’est le pari que font douze grandes entreprises en s’associant autour du Criticathon avec Safran en chef de file.
On y trouve Schneider Electric, TotalEnergies, Michelin, Colas, Crédit Agricole, Air France, OP Mobility, Saint-Gobain, Bouygues Telecom, Generali et Engie. En juin 2026, elles ouvrent à leurs collaborateurs une formation commune à l’esprit critique accessible à tous, soit près de 150 000 salariés au total. L’information se lit à deux niveaux. Il y a un programme. Il y a surtout une alliance.
Une mobilisation rare entre grands groupes
Voir douze entreprises, parfois concurrentes, construire ensemble une même formation n’a rien d’habituel. Sur la plupart des sujets, chacune avance pour son compte. Ici, elles ont accepté de mutualiser leurs équipes et leur temps autour d’une conviction partagée : aucune ne réglera seule la question du jugement à l’ère de l’IA.
Aucune de ces entreprises ne savait, seule, comment outiller ses équipes face à ce nouveau rapport à l’information. Elles ont préféré chercher la réponse ensemble.
Les douze groupes ne partagent ni le même secteur ni la même culture. On y croise l’industrie, l’énergie, la banque, l’assurance, le transport et les télécoms. C’est peut-être ce qui rend l’alliance intéressante. Sur un sujet aussi transversal que la qualité du jugement, la diversité des regards vaut mieux que l’entre-soi.
Formation à l’esprit critique : un enjeu qui dépasse l’entreprise
La raison de cette alliance tient à la nature du problème. Les fausses informations circulent six fois plus vite que les vraies, selon une étude du MIT parue dans Science. Une personne sur quatre seulement distingue de façon fiable un fait d’une opinion, d’après le Pew Research Center. Le World Economic Forum place l’esprit critique au premier rang des compétences à développer face à l’IA. Former ses salariés à mieux juger, c’est donc agir sur un terrain qui déborde le cadre du travail. Un collaborateur qui repère un raisonnement bancal en réunion le repérera aussi devant un contenu fabriqué ou une rumeur en ligne.
Le sujet ne se prête pas à la compétition. Il touche à la capacité d’une organisation, plus largement d’une société, à garder un socle de faits partagés quand les contenus se multiplient et finissent par se ressembler. Vu sous cet angle, la décision de douze concurrents de coopérer surprend moins qu’on pourrait le croire.
Criticathon : quatre thèmes, six intervenants
Sur le fond, le parcours reste sobre. Chaque semaine, un module d’une heure en ligne prépare le terrain, puis une conférence en direct le prolonge le vendredi. Les quatre temps vont de l’art de s’informer avec discernement aux postures critiques en collectif, en passant par les biais de notre cerveau et la façon de structurer une décision face à l’incertitude.
Les conférences réunissent six voix de disciplines différentes. On y retrouve :
- le sociologue Yann Ferguson, directeur scientifique du LaborIA ;
- le médiateur Éric Daubricourt ;
- le neuroscientifique Albert Moukheiber ;
- le mathématicien Martin Andler ;
- l’anthropologue Emmanuelle Joseph-Dailly ;
- la coach Jocelyn Phelps.
Chacun éclaire le sujet depuis son terrain, des mécanismes cognitifs à la décision en groupe.
Le projet s’appuie aussi sur un regard scientifique extérieur. L’association Square, spécialiste indépendante de l’éducation à l’esprit critique, accompagne le programme et propose aux entreprises qui le souhaitent un dispositif d’évaluation, mené sur la base du volontariat, pour mesurer ce que ces heures changent vraiment dans les réflexes.
Ce que cette alliance dit du moment
Pour les directions RH, l’épisode est instructif au-delà de cette édition. Il montre des entreprises qui acceptent de poser ensemble une question qu’elles ne maîtrisent pas et de chercher à plusieurs plutôt que d’attendre une solution clés en main. Il déplace aussi le regard sur la formation aux compétences transversales, longtemps traitée en ordre dispersé. Et il envoie un signal aux collaborateurs : voir son employeur consacrer du temps à la qualité de leur jugement, plutôt qu’à un outil de plus, en dit long sur la confiance qu’on leur accorde.
Plusieurs questions méritent d’être suivies. La coopération tiendra-t-elle une fois passé l’élan du lancement ? D’autres entreprises rejoindront-elles le mouvement ? Ces quelques heures laisseront-elles une trace dans les façons de travailler, ou resteront-elles un moment isolé ? Les réponses diront si l’on tient là un modèle reproductible ou une parenthèse.
Les organisateurs, eux, gardent une certaine humilité sur ce que huit heures peuvent changer.
On ne prétend transformer personne en expert . On espère redonner à chacun quelques bons réflexes et l’envie de s’en servir au quotidien.
Le programme tient en quatre semaines de juin, en ligne et bilingue. Il débouche sur une certification. Mais le plus marquant de l’histoire est ailleurs : dans cette décision de faire front commun.
