Jamais trop tard, premier roman de Maxime Bontemps, met en scène des femmes et des hommes de plus de 50 ans confrontés au chômage, à l’âgisme et aux préjugés qui entourent encore l’emploi des seniors. Un choix de fiction qui donne un visage à ce que les études RH ne peuvent pas toujours raconter.
Nous lisons beaucoup d’études en ressources humaines : des enquêtes, des rapports, des livres blancs et des baromètres en pagaille. Nous savons combien de seniors sont en emploi, combien peinent à retrouver un poste, combien quittent prématurément le marché du travail. Nous savons mesurer, mais savons-nous encore ressentir ?
Cette question traverse Jamais trop tard, le premier roman de Maxime Bontemps, et contribue largement à sa singularité.
Son auteur est responsable des ressources humaines. Il connaît les politiques d’emploi, les processus de recrutement, les arbitrages managériaux et les contraintes économiques des entreprises. Il aurait pu écrire un essai, défendre une thèse ou empiler les statistiques démontrant les difficultés rencontrées par les seniors.
Il choisit pourtant le roman. Un choix qui peut surprendre et qui, à mes yeux, constitue précisément la plus grande force de l’ouvrage. Car certaines réalités ne s’expliquent pas seulement : elles se racontent.
Les chiffres nous disent combien, les romans nous montrent comment
Les statistiques nous apprennent que les seniors rencontrent davantage de difficultés pour retrouver un emploi. Jamais trop tard, lui, nous montre ce que cela signifie concrètement.
Michaël est l’un des principaux personnages du roman. Il a 52 ans et Maxime Bontemps le décrit comme « un jeune vieux que la société rejette car soi-disant dépassé, alors qu’il lui reste encore un tiers de sa vie professionnelle devant lui ».
Cette formule résume à elle seule l’un des paradoxes du marché du travail : nous reculons progressivement l’âge de la retraite tout en continuant parfois à considérer qu’à 50 ans, une carrière est déjà derrière soi. Un paradoxe qui traverse les débats sur l’emploi des seniors.
Plus tôt dans le récit, l’auteur écrit : « Michaël s’était rendu compte qu’avoir la hache la mieux affûtée de la contrée ne servait à rien quand il n’y avait pas d’arbre à couper. »
Cette image raconte davantage qu’un long développement sur les difficultés du retour à l’emploi. Elle exprime le sentiment d’impuissance de celles et ceux qui continuent à se préparer, à perfectionner leur CV et à travailler leurs entretiens, tout en ayant l’impression que plus personne ne souhaite réellement leur donner leur chance.
C’est précisément ce que permet la fiction. Elle ne remplace pas les statistiques : elle les complète en leur donnant un visage et, surtout, une voix.
Faire comprendre ou faire ressentir ?
En refermant Jamais trop tard, je me suis d’ailleurs surprise à repenser à un autre roman qui m’avait profondément marquée : Je ne te pensais pas aussi fragile, de Kikka. Les deux ouvrages abordent des sujets très différents : l’emploi des seniors pour l’un, le burn-out pour l’autre.
Pourtant, ils me semblent poursuivre le même objectif : non pas seulement faire comprendre, mais faire ressentir.
Nous pouvons lire toutes les études disponibles sur le burn-out sans jamais mesurer ce que vit réellement une personne qui s’effondre. Nous pouvons connaître les statistiques sur l’emploi des seniors sans ressentir ce que signifie enchaîner les refus, finir par douter de sa valeur ou intérioriser le regard que les autres portent sur nous.
La fiction agit autrement. Elle mobilise moins notre raison que notre empathie. Elle ne cherche pas uniquement à convaincre : elle nous invite à habiter, le temps de quelques centaines de pages, la vie de celles et ceux dont parlent les rapports et les baromètres. Et c’est probablement là sa plus grande force.
Le moment où les mots des autres deviennent les nôtres
Sonia porte, elle aussi, les traces d’une violence plus discrète. Après des années de contrats courts, elle décroche enfin ce fameux CDI, aussi attendu que convoité.
Mais au moment même où elle devrait pouvoir savourer cette victoire, les mots qu’elle choisit pour parler d’elle racontent une tout autre histoire. Elle se réjouit qu’« une vieille » ait décroché un poste qui aurait pu être confié à « une jeune ».
Ce qui bouleverse n’est pas seulement qu’on lui ait probablement renvoyé cette image pendant des années, mais qu’elle ait fini par la faire sienne.
Les discriminations au travail produisent parfois des effets qu’aucune statistique ne permet de saisir. À force d’entendre que l’on est trop âgé, trop cher ou trop expérimenté, on peut finir par intégrer ces jugements au récit que l’on fait de soi-même. Les mots qui servaient hier à vous écarter deviennent alors ceux que vous employez pour vous définir.
Ce que le chômage enlève vraiment
Les études parlent du chômage en pourcentages. Le roman, lui, en parle en pertes. Pas seulement la perte d’un salaire, mais celle des conversations, des anecdotes, de cette réponse toute simple à la question : « Alors, comment s’est passée ta journée ? »
J’ai été touchée par ce passage :
« Tout le monde avait quelque chose à raconter. […] Le chômage, ça prive d’un emploi. Mais être privé d’emploi, c’est aussi perdre du lien social, des petites histoires insignifiantes que l’on raconte le soir, des anecdotes, des engueulades, des fous rires. Tout le sel de la vie sociale part avec le plat de l’emploi quand on vous le retire. Il ne vous reste que du vide. Et le vide, ça ne se raconte pas, ça se cache. »
Je connais peu d’études capables de raconter le chômage avec autant de justesse. Les indicateurs restent indispensables, mais, comme le rappelle aussi l’analyse des différentes mesures du chômage, ils ne recouvrent jamais entièrement l’expérience vécue.
Une vision profondément humaine du recrutement
L’autre réussite du roman est, selon moi, de ne jamais tomber dans la facilité. Les recruteurs n’y sont ni cyniques ni indifférents : ils sont humains.
Ludivine en est probablement la meilleure illustration :
« Malgré l’écart entre la théorie rêvée et la réalité, la motivation de Ludivine était restée intacte au fil des années. Recruter, c’était comprendre les attentes de son entreprise et trouver la bonne personne à la bonne place. Pour Ludivine, c’était aussi permettre à chacun d’avoir une chance de trouver l’emploi qui lui correspond. »
Cette phrase rappelle quelque chose que nous oublions parfois. La plupart des professionnels RH n’entrent pas dans ce métier pour exclure. Ils l’exercent pour permettre une rencontre entre une organisation et une personne. Puis la réalité les rattrape : les contraintes, les délais, les représentations et la peur de se tromper.
Le roman ne cherche pas à désigner des coupables. Il montre simplement combien recruter consiste souvent à arbitrer entre des convictions et une réalité plus complexe.
Quand le chômage franchit la porte de la maison
Le chômage ne s’arrête jamais au demandeur d’emploi. Il entre aussi dans les familles. Il transforme les regards, les conversations et la manière dont chacun occupe sa place.
Une phrase, en particulier, continue de me poursuivre depuis ma lecture : « On apprend aux enfants à ne pas décevoir leurs parents, mais on n’apprend pas aux parents à ne pas décevoir leurs enfants. »
Je l’ai trouvée très touchante parce qu’elle raconte cette honte silencieuse dont on parle si peu : la peur de ne plus être le parent rassurant, d’être celui qui accumule les refus ou de devenir une inquiétude pour ceux que l’on voulait protéger.
Là encore, le roman met des mots sur ce que les chiffres laissent dans l’ombre.
Les RH gagneraient peut-être à lire davantage de romans
Nous attendons souvent des ouvrages RH qu’ils nous apportent des méthodes, des outils et des modèles.
Jamais trop tard poursuit une ambition différente : il cherche d’abord à modifier notre regard.
C’est peut-être le préalable à toute évolution des pratiques. Car il est difficile de recruter autrement si nous continuons à regarder les candidats uniquement à travers des catégories, des indicateurs ou des représentations. Les données récentes sur la perception des seniors par les recruteurs montrent d’ailleurs combien l’expérience peut être reconnue en théorie tout en restant freinée par les pratiques.
En refermant ce livre, je ne me suis pas dit que j’avais appris beaucoup de choses nouvelles sur l’emploi des seniors. Je me suis dit que je les comprenais sans doute un peu mieux. Et ce n’est pas tout à fait la même chose.
Ne nous méprenons pas : les professionnels RH ont besoin de données, d’études, d’indicateurs et de recherches solides. Ils sont indispensables pour objectiver les phénomènes et éclairer les décisions. Mais il arrive parfois qu’un roman accomplisse quelque chose qu’aucune étude ne peut produire.
Les statistiques décrivent ; la littérature fait ressentir. Les premières nous aident à comprendre ; la seconde nous aide à éprouver.
Et lorsqu’elle est écrite par un professionnel des ressources humaines comme Maxime Bontemps, elle nous rappelle une évidence que les tableaux de bord finissent parfois par faire oublier : derrière chaque indicateur se cache une personne, derrière chaque CV une histoire et derrière chaque décision de recrutement une vie qui peut basculer.
Trois questions sur Jamais trop tard
De quoi parle le roman Jamais trop tard ?
Le roman suit notamment Michaël, Sonia et Pierre, des personnages de plus de 50 ans confrontés au chômage, aux préjugés liés à l’âge et aux difficultés du retour à l’emploi.
Pourquoi ce roman peut-il intéresser les professionnels RH ?
Il montre les conséquences humaines des décisions de recrutement et des représentations associées à l’âge. Il complète ainsi les études sur l’emploi des seniors par des situations, des émotions et des parcours individuels.
La fiction peut-elle faire évoluer les pratiques de recrutement ?
Elle ne remplace ni les données ni les outils RH, mais elle peut rendre les biais plus concrets, développer l’empathie et ouvrir une discussion sur les critères réellement utilisés pour évaluer les candidats expérimentés.

