Digital Natives, nouvel enjeu pour les entreprises

par La rédaction

Après les Seniors, et les générations X et Y, c’est au tour des Digital Natives d’intégrer le monde de l’entreprise. Tout comme l’entrée de la génération Y dans le monde du travail a commencé à modifier les relations dans l’entreprise, l’arrivée des Digital Natives va entraîner, inévitablement une adaptation des générations actuellement en poste et une modification du mode de management et plus généralement des Ressources Humaines. L’Institut BVA a réalisé l’étude GENE-TIC sur le rapport au travail des Digitals Natives.

My RH Line a rencontré Edouard Le Maréchal, Co-Directeur de BVA – Reason Why, afin de savoir ce que cette génération peut apporter aux entreprises et si celles-ci sont prêtes à la recevoir.

 

Inventé par Marc Prensky au début des années 2000, le terme natif numérique (ou digital native en anglais) désigne les jeunes de 16-25 ans ayant grandi dans un environnement numérique comme celui des ordinateurs, Internet, des téléphones mobiles, des consoles de jeux et des baladeurs MP3.

On les oppose aux immigrants numériques (ou digital immigrant) ayant grandi hors d’un environnement numérique et l’ayant adopté plus tard.
 
L’Institut BVA est la première société d’étude à s’être immergée pendant près de 3 mois, dans la vie d’une centaine de jeunes, âgés de 18 à 24 ans, répartis sur 8 régions et tous issus de la première génération numérique. L’étude GENE-TIC a permis de décrypter l’influence du numérique sur les usages et les représentations de ces jeunes. Les enseignements ressortant de cette étude annoncent une mutation profonde des valeurs de notre société.
L’objectif de GENE-TIC est d’anticiper leurs comportements de demain et répondre aux attentes des entreprises et des DRH qui se trouvent face à des comportements étonnants et parfois déroutants.
Si le Digital Native  peut être perçu par un quadragénaire, a priori comme superficiel, ne respectant pas l’autorité, démuni de morale et d’espérance, cette étude montre surtout qu’il n’a surtout pas les mêmes motivations et les mêmes représentations que ses aînés.
Influencé par le monde numérique, son rapport au temps, à l’espace, à l’information, à la morale, à l’autorité, aux marques, est radicalement différent.
Ces différences préfigurent d’un changement radical de notre environnement socio-économique et mettent en avant les enjeux stratégiques de la génération numérique pour l’ensemble des secteurs d’activité.
Selon Edouard Le Maréchal, Co-Directeur de BVA, Reason Why « GENE-TIC fait apparaître le nouveau référentiel symbolique, pratique et éthique de notre société pour les années à venir, en s’appuyant sur les comportements et représentations de la génération digitale comparée aux générations précédentes ».

Portrait robot d’une génération

Un rapport au temps et à l’espace nouveau
L’individu numérique déteste les temps morts et l’inactivité et comble ces vides par une hyperactivité numérique. Perpétuellement joignables, les Digital Natives vivent dans l’immédiateté des échanges et bénéficient d’un grand choix de modes de communication.
« Les Digitals Natives ont été capables de développer une autre vision du contact humain. Ils savent bien communiquer, et aiment bien être en relation avec les autres. Cela compte pour eux, ils ont besoin de se sentir dans un environnement social et affectif favorable et amical. Ils ne supportent pas de travailler dans un environnement humainement hostile. »
 
Un joueur permanent
L’individu numérique habitué aux mécanismes du jeu le retrouve dans la plupart de ses usages : ruser, trouver les bons plans, être malin sont ses principales postures, quand il consomme ou quand il travaille.
 
Habitué à zapper en permanence dans le monde numérique, il transpose cette habitude dans la vraie vie en cherchant à contourner les problèmes. Evitant au maximum l’affrontement, il présuppose que, comme sur la Toile, il y a toujours une solution au problème, parfois radicale : s’il n’est pas satisfait de son travail il arrête…
 
Une défiance vis à vis de l’autorité
Le Digital Native est lucide quant à la situation réelle. Conscient de vivre dans un environnement changeant et incertain, il se sent déconsidéré par les autorités qui l’entourent : politiques, médias, marques.
 
Un respect de l’autorité lié uniquement à la compétence, non à la hiérarchie et à l’âge
En revanche, il éprouve une estime et un respect marqués pour ses parents qui, selon lui, se sont battus pour améliorer leurs conditions de vie et pour défendre des acquis.
« Ils n’ont pas le sens de l’autorité car ils ne l’ont pas connue. Non seulement, ils n’ont pas connu l’autorité sur le Net, où ils ont pris l’habitude de ne pas être contrôlés et de ne pas passer par des intermédiaires, mais en plus la génération de leurs parents était plutôt opposée à une éducation autoritaire. Ils ont moins vécu dans le rapport de force que leurs parents. Comme ils veulent que soient justifiées leurs actions et celles des autres, l’autorité est, pour eux, arbitraire. Ils veulent que les ordres qu’on leur donne soient justifiables, légitimes au sens de l’utilité et non de la hiérarchie. »

Le rapport au travail donnant-donnant

De nouveaux comportements qui ont influencé le rapport à l’apprentissage du Digital Native :
La réduction du temps d’accès à l’information entraîne une certaine impatience et donc un besoin d’accéder aux connaissances de manière rapide.
Le multitasking (combinaison d’usages simultanés du téléphone, Télé, ordinateur…) engendre des difficultés de concentration dans la durée et un besoin d’activités variées pour éviter la lassitude.
L’expérience sensorielle proposée par le numérique, conduit le Digital Native à privilégier les supports de connaissance les plus pratiques et les plus illustrés tant dans le fond que dans la forme.
Tout cela a entrainé le succès de la professionnalisation des cursus donnant la part belle aux formations courtes et concrètes (type alternance).
 
De nouveaux critères de recrutement
L’individu numérique connaît les codes d’intégration au monde du travail et accepte d’y répondre. Il a intégré qu’il devra nécessairement  s’adapter : mobilité géographique, flexibilité quant au statut (précarisation des contrats), pratique linguistique multiple. Les Digital Natives savent également que les recruteurs recherchent des informations sur leur candidature : recherche de visibilité sur le net via les réseaux professionnels (Viadeo, Linkedin) ; utilisation des paramètres de sécurité sur les réseaux sociaux (Facebook…) pour séparer vie privée et professionnelle.
Les jeunes numériques sont devenus très pragmatiques, voire cyniques face à la relation à l’entreprise. On n’est plus dans un rapport de séduction réciproque, mais dans une négociation plus concrète, plus pratique, dans laquelle l’employeur doit aussi justifier d’un ensemble d’atouts tangibles et immédiats (avantages en nature, congés, RTT, horaires, ambiance, programmes de formation…)
 
Dans ce contexte, les promesses d’évolution, la politique de carrière sont considérés avec beaucoup de détachement, à la fois en regard des incertitudes qui pèsent sur l’environnement économique, mais aussi en conséquence d’une perte de confiance dans l’entreprise, phénomène qui n’est pas propre à cette génération, mais à une époque.
Face à leurs habitudes numériques, l’immersion dans le monde de l’entreprise est un choc pour le Digital Native, qui découvre des notions quasi absentes sur le Net : hiérarchie, process, contrôle, interdictions (utilisations de MP3, du mobile, Facebook et chat), division des tâches, exclusivité professionnelle…
 
Comme l’indique l’étude GENE-TIC, l’entreprise, déjà suspecte de s’accaparer la richesse produite par ses salariés, devient le lieu de tous les arbitraires :
Un cadre horaire imposé ou inflexible
Des exigences de reporting trop fréquent
Des décisions arbitraires, sans explications de leurs motifs
Des écarts du droit du travail sans compensations (horaires ou financement)
Des humiliations publiques (critiques négatives non constructives, réprimandes devant les collègues, ton impératif…).
 
L’étude précise également que la génération numérique ressort comme une génération de communicants dont les besoins relationnels dictent en grande partie leur motivation et implication au travail :
Une convivialité et un bien-être individuel au sein de l’équipe de travail
Une importance du travail comme vecteur de lien social (sentiment d’appartenance)
Un sentiment de liberté individuelle (autonomisation et responsabilisation de chacun)
Un respect de la personne (politesse, structure horizontale des relations)
Une valorisation et reconnaissance du travail et des capacités individuelles (management positif)
Une variété et une diversité des tâches

Un choc avec les générations précédentes ?

« La première rupture à laquelle nous allons assister va jouer sur le côté numérique et non sur l’âge », assure Edouard Le Maréchal. « En effet, certaines personnes des générations précédentes, Y, X ou même senior, se sont adaptées aux changements liés au numérique. Cette notion génère des comportements et des attentes différentes Toutes les personnes et notamment les membres de la génération Y  qui sont passés à travers et qui ne sont pas plus doués ou à peine plus que leurs parents en terme de numérique risquent de se sentir décalés.  Ils vont, d’ailleurs être de moins en moins nombreux », précise-t-il.
« Une étude a été lancée en Belgique sur la fracture numérique. Le nombre de moins de 20 ans qui sortira du système sans capacité particulière par rapport au numérique est loin d’être négligeable et, pour eux, cela va créer une vraie fracture sociale pour l’emploi et la sociabilité. Le gros problème est qu’ils vont se retrouver déclassés sur toutes leurs activités. »

Quel enjeu pour les entreprises et les RH ?

« L’enjeu est énorme », indique le Co-Directeur de BVA Reason Why. « Vu le challenge que représente les Digital Natives dans leur ensemble, cela va toucher à la fois au contrat social entre l’entreprise et le salarié, à l’organisation du travail, à l’organisation du groupe et enfin à la culture de l’entreprise. Un certain nombre de rites, de codes qui vont voler en éclats et qui vont être remplacés par d’autres. Les nouvelles générations de salariés sont une énigme inquiétante pour les Directions des Ressources humaines. Leurs capacités cognitives, le mode de production du jeune numérique multitâche et hyper réactif ne peuvent pas se satisfaire d’un modèle fondé sur la parcellisation des tâches, le double contrôle et la production linéaire
Le numérique renforce d’éventuels comportements liés à la vision qu’ils ont de leurs parents, de l’entreprise. Il y a deux niveaux : un niveau social au sens politique du terme, ils ne veulent plus se faire avoir par l’entreprise, ils ne veulent plus être exploités, et il y a l’autre côté où ils ont développés des façons de travailler et de gérer leur activité cognitive qui ne rentre plus dans les modèles actuels.»
 
« Le gros challenge des DRH va être de mettre un ordre et de gérer tout cet ensemble de la façon la plus harmonieuse possible, pour éviter le clash. Ils devront faire accepter un certain nombre de contraintes de l’entreprise aux Digital Natives et faire accepter aux autres qu’ils vont être obligés de modifier leurs habitudes de travail. Il va être compliqué d’expliquer aux personnes qui ont  vécu dans un principe hiérarchique autoritaire qu’ils vont peut-être continuer à accepter l’autorité supérieure mais ne pourront plus l’exercer sur leurs subordonnés. Cela va être problématique. Il risque d’y avoir d’autres contradictions de ce type.»
 
« Sur les aspects d’organisation du travail, il va falloir organiser des process différents. D’un côté des process permettant l’immédiateté et la réactivité, de l’autre des process plus dans le contrôle et la mesure. Il va falloir faire fonctionner ces deux approches de façon simultanée.
Une des solutions pour faire accepter ces différences serait de mettre en évidence très vite les caractéristiques des Digitals Natives, en les présentant comme des atouts pour l’entreprise tout en faisant la même chose sur les autres. Présenter leur arrivée comme une opportunité pour l’évolution de l’entreprise pourrait être un bon moyen d’éviter le choc générationnel. Il y a peut-être, également,  la possibilité de s’appuyer sur le fait que l’environnement de l’entreprise change également. Les entreprises se retrouvent dans des environnements de plus en plus concurrentiels (clients, pays émergents, changements réglementaires…). Cela va entraîner un bouleversement des organisations. On peut donc considérer que les Digital Natives peuvent être un des ressorts pour s’adapter à cette mutation. »
 
« Il est certain que les visions vont s’affronter car elles sont opposées sur beaucoup de points, mais il n’est pas sûr qu’il y ait des gagnants et des perdants. Il est vrai que les Digital Natives ont aussi des codes et des rites qui sont pour certains intéressants et d’autres inutiles ou simplement symboliques. Il va y avoir des arbitrages à faire. Il est souhaitable que naisse une troisième vision.
Je pense qu’il faudra ajouter, pour que tout cela fonctionne, de l’envie, de l’envie de travailler ensemble. Cela va être un point important, notamment pour ceux qui sont déjà en place. Ce moment sera assez crucial. Il va falloir tout d’un coup changer nos façons de travailler et cela va peut-être redonner du sens à nos propres activités professionnelles», conclut Edouard Le Maréchal.
 
Anne-Sophie Duguay
 

 

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