Ils sont professionnels des ressources humaines, mais aussi comédiens, rappeurs, stand-uppers ou créateurs de contenus sur TikTok, Instagram ou LinkedIn. À travers l’humour, la parodie ou le storytelling, ils abordent le recrutement, le management, le télétravail, les licenciements ou encore la culture d’entreprise. Longtemps marginal, depuis quelques années, le phénomène prend de l’ampleur et se structure. Des concours comme Undercover encouragent les professionnels RH à révéler leurs talents artistiques. Déjà, un nouveau mot circule : « HR-tainment » (contraction de Human Resources et entertainment, divertissement en anglais).
À la croisée de la communication, du marketing RH et de la pédagogie, ce mouvement bouscule les codes traditionnels de la fonction. Mais à mesure que les formats se multiplient et que les audiences croissent, reste une question : le divertissement ne risque-t-il pas de fragiliser la crédibilité de la fonction RH ?
Dé-diaboliser les RH : une motivation largement partagée
Lorsqu’on interroge ces RH devenus créateurs de contenus, une motivation revient souvent : l’envie de changer l’image du métier. En 2026, la fonction reste associée à des stéréotypes pesants : froide, administrative, voire brutale. L’image du DRH d’Air France à la chemise déchirée a marqué les esprits, et avec elle, le cliché du « RH qui licencie » persiste.
Cette défiance s’explique aussi par les profondes mutations du métier. Automatisation, IA, digitalisation : si la profession est devenue plus stratégique, elle est aussi plus complexe et souvent moins lisible pour les salariés. Dans certains cas, les outils de plus en plus sophistiqués, éloignent la fonction du terrain et le lien avec les collaborateurs se distend. Résultats, les RH peinent encore à rendre tangible leur valeur ajoutée auprès de ceux qu’ils accompagnent.
Dans ce contexte, les RH ont besoin d’une solution efficace pour réhumaniser la fonction, la rendre plus accessible, plus incarnée. Et c’est justement la promesse du HR-tainment.
Quand le RH devient un média
Avec les réseaux sociaux, un basculement s’opère. Le RH n’est plus seulement expert, il devient aussi producteur de contenus. Il écrit, scénarise, tourne, monte, réfléchit aux angles et aux mécaniques d’engagement. En bref, il se met en scène comme un artiste.
Pour la fonction, ce type de prise de parole publique agit comme une vitrine. Derrière les process et les contraintes réglementaires apparaissent des professionnels avec leurs doutes, leurs contradictions et leur quotidien. Dans un environnement où « Personne n’aime les RH », le HR-tainment contribue ainsi à contrebalancer le RH bashing et à recréer du lien avec des publics moins réceptifs aux discours institutionnels.
Vulgariser sans banaliser : une ligne de crête
Cette exposition pose une question importante : où s’arrête la pédagogie, où commence le spectacle ? Car le métier de RH reste traversé par des sujets sensibles : harcèlement, discriminations, santé mentale, conflits. Autant de thématiques qui imposent de la confidentialité et se prêtent difficilement à des formats divertissants.
Dans ce contexte, l’auto-dérision peut devenir contre-productive si elle édulcore la complexité des situations humaines ou donne l’illusion que tout est soluble dans l’humour. Cette tension entre accessibilité et responsabilité constitue sans doute le principal point de vigilance du HR-tainment. Car cet équilibre délicat engage non seulement la crédibilité du créateur, mais aussi celle de la fonction qu’il représente.
Une opportunité pour les entreprises …sous conditions
Pour les entreprises ou les sociétés proposant services et outils aux RH, cette créativité représente néanmoins une réelle opportunité. Dans un marché de l’emploi sous tension, la capacité à se différencier est devenue stratégique. Des messages RH incarnés, émotionnels et parfois humoristiques gagnent en impact face à des discours trop normés.
Des créateurs comme Clément Lemainque, Adeline Perez ou Le Télétravailleur s’approprient les codes de l’entreprise, les exagèrent ou les détournent. À travers le rap, le duo RIDH, Rassam Yaghmaei et Mickael Sayad, met en lumière des situations vécues par les salariés et les RH eux-mêmes. Le public s’y reconnaît. L’humour devient alors un facteur d’identification, d’adhésion — et, parfois même, d’attractivité.
Le risque de la starification
Reste un angle mort pour le HR-tainment : la personnalisation excessive. À force de visibilité, le risque est de confondre la parole de la fonction avec celle d’un individu. Une figure RH très exposée peut, malgré elle, éclipser le travail collectif des équipes.
Lorsque la notoriété personnelle dépasse la marque employeur, des questions de gouvernance émergent : qui parle ? au nom de qui ? avec quelle légitimité ? Au fil des prises de parole, la frontière entre expression individuelle et position officielle peut devenir floue. En interne surtout, une figure RH très visible peut, malgré elle, éclipser le travail collectif des équipes, pourtant essentielles à la performance de l’entreprise.
Un symptôme plus qu’un effet de mode
Le HR-tainment ne dit pas seulement quelque chose des RH, mais de la manière dont le travail se raconte aujourd’hui.
À l’heure où l’attention est fragmentée et où les discours institutionnels peinent à convaincre, ces nouvelles formes d’expression répondent à un besoin de transparence et de proximité.
Pour la fonction RH, l’enjeu est de réussir à exploiter ces nouveaux modes d’expression, sans perdre de vue l’essentiel : accompagner des situations humaines complexes, au-delà des punchlines.

