Dream Team, On n’est jamais à l’abri du pire

par La rédaction

Chaque mois, un DRH anonyme, issu d’un groupe du CAC 40, abat ses cartes et porte un regard critique sur son quotidien.

Branle bas de combat à la direction de ce Grand Magasin parisien. Réunion de crise, trois niveaux de Rh, dont la Grande Drh en personne, le Directeur juridique et son staff, le patron du Department Store. L’avocat spécialiste en Distribution est là. Celui de Droit Social a envoyé une consultation. La DirComm est là aussi, on ne sait jamais. L’affaire est d’importance : l’Inspectrice du Travail a envoyé une mise en demeure et réclame la liste des démonstratrices en activité dans le magasin.
Le Drh France en est convaincu « Elle veut nous accrocher un délit de marchandage ». Il a déjà vu le cas. Le juriste lui ne doute pas que ce sont les contrats de distribution avec les Marques qui sont dans le collimateur. « La Concurrence est derrière ». L’avocat social quant à lui est formel « l’objectif est de requalifier les contrats de travail des démonstratrices en contrats permanents ». De quelque sens qu’on le prenne les enjeux sont lourds « tout cela va avoir des coûts importants » « Sans parler des risques de poursuite pénales,». Un ange passe, chacun se demande qui va informer le Président que sa responsabilité pénale est engagée.
« On ne peut plus faire le mort, elle a déjà posé la question trois fois. On a fini par lui envoyer la liste de nos vendeuses, mais elle n’en veut pas. Son objectif c’est les filles placées dans les comptoirs et payées par les Marques. On en a des douzaines »
« C’est clair, elle veut prouver le prêt de main d’œuvre illicite » « Et nous  expédier en correctionnelle. On va payer pour tous les autres»
« Non elle cherche les marges arrière qui ne sont pas dans le contrat commercial »
« Pas du tout, à travers nous ce sont nos fournisseurs qu’elle veut allumer »
« Je crois plutôt qu’elle veut nous faire embaucher toutes les démonstratrices» « ça va nous coûter une fortune
« On est dans la mouise. On n’a rien provisionné au budget, ça va plomber nos bonus »
« Et je ne vous raconte pas l’effet d’Image. A ce train là demain on sera en prime time au JT »
La DirComm savait qu’elle avait bien fait de venir. Il faut mettre en place une cellule de crise, appeler notre agence de Presse, mobiliser les journalistes amis. Bref la Comm c’est un vrai métier, il est urgent de la laisser manœuvrer. Elle s’occupe de tout.
Le Directeur du magasin fait observer que c’est un courrier de trois pages qui ne parle que de coin repos, de chaises à mettre en caisses et de repos compensateurs. Rien d’aussi grave. Il a l’habitude de voir l’Inspection du travail dans le magasin, elle n’a jamais parlé de tout ça. Elle s’intéresse plus aux panneaux d’affichage»
« Mon pauvre, tu n’y connais rien. Tous les mêmes, ils veulent notre peau. Des gauchistes qui se croient investis d’une mission contre l’Entreprise. C’est un coup monté, elle le prépare de longue date. Elle veut se faire une entreprise emblématique pour briller à leur prochain congrès» « Surtout avec le Président qui a son rond de serviette au Ministère, tu penses, que du bonheur »
Donc c’est sérieux et ces hauts cadres ont la lourde responsabilité de définir la conduite à tenir. D’autant plus délicat qu’ils risquent de devoir rendre des comptes. Qui sait vu l’enjeu comment réagiront les actionnaires, les administrateurs, les fournisseurs. Chacun se demande en son for intérieur quel risque tout cela présente pour sa carrière. Il est clair que la patate chaude ne va pas tarder à passer de mains en mains.
Il faut prendre une décision. Le Juridique va rédiger la réponse. Les deux cabinets d’avocats la valideront. Par précaution on demandera à un troisième. Et on circularisera le projet à tous les participants. Entre-temps envoyer un courrier à l’IT pour dire que le Juridique va lui répondre. Ne pas donner trop de détails, mais assez quand même. Lui envoyer des contrats avec les Marques qui les emploient. Pas des vrais contrats, des contrats type. Et pour les contrats de travail les renvoyer vers les employeurs des filles. Oui il faut donner la liste. Mais pas les adresses, elle ne les a pas demandées.
Surtout ne pas laisser penser que c’est nous qui les dirigeons sur la surface de vente, on ne les connaît pas. « On ne peut quand même pas faire comme si on ne les connaissait pas, elles sont dans le magasin. Elles ont des consignes sur la tenue, le comportement, la sécurité, les pauses » objecte le patron du magasin.
« Terminé, on ne leur parle plus. Si tu as quelque chose à leur dire, tu t’adresses aux Marques qui les emploient » « Mais elles ne sont pas sur place » « Pas grave tu leur écris, garde des traces »
D’ailleurs, il faut mettre en place une procédure spéciale pour les consignes à communiquer aux démonstratrices par l’intermédiaire de leurs employeurs légaux » « Les afficher partout » « Et les inclure dans les contrats commerciaux avec les Marques » « Et informer le Comité d’Entrepris »
Tout cela, observe la Grande Drh, peut sembler un peu formaliste, mais c’est une garantie de sécurité. C’est même un Benchmark pour nos autres magasins.
A la fin de la réunion tout le monde est un peu soulagé. Cela reste une affaire de première gravité, mais on en a pris la mesure et on saura faire face. C’est quand même une belle équipe qui vient de montrer son savoir faire dans la tempête.
L’Inspectrice du Travail répondit deux mois après avoir reçu la réponse de l’entreprise. Compte tenu des informations enfin portées à sa connaissance, elle constatait que l’effectif travaillant dans le magasin devait prendre en compte les démonstratrices. En conséquence de quoi un seuil règlementaire était franchi. Le nombre de toilettes, ainsi que la superficie du réfectoire, étaient insuffisants et le Magasin était mis en demeure de les augmenter.

Par Charles Déconnyncke

© Fotolia

Articles RH relatifs

Laisser un commentaire