Dialogue Social, La Liberté c’est de n’arriver jamais

par La rédaction

Chaque mois, un DRH anonyme, issu d’un groupe du CAC 40, abat ses cartes et porte un regard critique sur son quotidien.

« L’ordre du jour est épuisé, la séance est levée » L’heure de la délivrance pour le Grand Drh de ce Groupe de services aux Collectivités. Un mois tranquille avant de rejouer cette comédie. Un mois sans réunir le Comité d’Entreprise d’une société qui n’existait plus.
La situation était ubuesque. Depuis plus de six mois la Company était obligée de continuer à entretenir un site de douze mille mètres carrés où elle avait hébergé en son temps 350 collaborateurs pour y maintenir deux élus du CE, secrétaire et trésorier. Dessinateurs d’intérieur, ils étaient seuls dans un bureau. Autour d’eux personne, tout le site était vide. Des bâtiments entiers avaient été condamnés. Le gardien qu’il fallait maintenir était la seule autre âme qui vive.
 
Un an plus tôt l’activité avait été réorganisée et redéployée sur d’autres sites. Plusieurs filiales de négoce avaient été regroupées. Parmi elles celle de mobilier professionnel. On les avait fusionnées en une seule entité juridique devenue la nouvelle Division Négoce. Elle avait son siège dans un beau bâtiment récent distant d’à peine quatre cent mètres. A la satisfaction générale, le site à fermer était une ancienne fabrique aussi peu fonctionnelle que possible. Le personnel des diverses société avait été transféré à la nouvelle, des représentants du personnel avaient été mis en place, tout le monde était satisfait.
Sauf ces deux là. Ils étaient contre. Contre quoi ? Contre tout. Par principe. Ils étaient en conflit depuis longtemps avec leur employeur. Il fallait qu’ils passent de la planche à dessin à la conception par ordinateur ? Odieuse aggravation de leurs conditions de travail. Qu’ils implantent des locaux à 12 m2 par salarié et non 15 ? Insoutenable exploitation patronale. Qu’ils disposent le mobilier demandé par le client et non celui qu’ils aimaient ? Inacceptable atteinte à leur liberté artistique. Leurs mandats, ils les collectionnaient, leur assuraient l’impunité.
 
Ils n’avaient pas réussi à ce que leur Ce rende un avis défavorable à la réorganisation. Les autres élus avaient entendu les arguments de l’entreprise et d’ailleurs le vœu unanime du personnel. Le moment venu tout le monde était parti. Sauf eux. Ils avaient refusé de se rendre à leur nouveau bureau. On avait eu beau leur expliquer que le site allait fermer. Peine perdue « on ne bougera pas ». Un peu éberlué leur Drh avait donc demandé à l’inspecteur du travail l’autorisation de les transférer. Contre toute attente ce fut un refus « décision de l’employeur liée à leurs mandats » L’entreprise ne fermait pourtant pas huit mille mètres carrés de bureaux seulement pour déplacer deux délégués sur quatre cent mètres ! Bureaux que du coup elle ne pouvait plus fermer. On y laissa les deux récalcitrants. Une demande de licenciement n’eut pas plus de succès, refusée elle aussi. Le Drh avait eu beau expliquer dans quelle impasse il se trouvait et le côté surréaliste de la situation. « Je veux pas le savoir » aurait pu lui répondre l’inspecteur du travail décidé à soutenir quoiqu’il en coûte le bras de fer des deux délégués. Il ne restait plus qu’à diligenter un recours hiérarchique et attendre qu’il soit traité avec la sereine lenteur de l’administration. Pendant ce temps la Company avait les douze mille mètres carrés, le gardiennage et les deux irréductibles sur les bras. On espérait que le Ministre serait sensible à cette situation extravagante.
 
On en avait pris son parti avec philosophie quand le délégué appela le Drh « pour prendre rendez vous pour l’ordre du jour du Ce » « Quel ordre du jour ? Il n’y a plus de Ce » « Si il existe toujours » « Enfin voyons, il n’y a plus de société, plus de personnel, plus d’activités » Tout avait été transféré « Oui mais il y a toujours un Ce » « Il ne peut quand même plus avoir de Ce quand la société n’existe plus ! » « Il y a un Ce aussi longtemps qu’il y a des délégués » Moment de stupeur. Les avocats confirmèrent, rien ne prévoyant la fin d’un Ce, il n’avait pas de fin dès lors qu’il restait des élus pour l’animer. Les deux lascars, qui n’étaient pas débordés, avaient bien l’intention de l’animer.
Le Grand Drh se résigna à présider lui-même ce Comité fantôme. Imperturbablement les deux élus lui envoyaient chaque mois un ordre du jour. Tout l’agenda social y est passé : information sur la marche générale de l’entreprise, plan formation, évolution des effectifs, budget prévisionnel, programme annuel de prévention, etc. Pas une obligation d’information ou de consultation qui ait été oubliée. Même sur les plus improbables l’employeur fut sommé de s’expliquer « Quels objectifs d’égalité professionnelle ? » « Modalités d’accès à l’emploi des salariés âgés » « Bilan des embauches en contrats aidés » « Rapport d’activités du médecin du travail ». Ils osèrent jusqu’à demander la « justification du paiement des cotisations de sécurité sociale » ou le « rapport de l’employeur sur la participation ». Sans oublier évidemment la « fixation des périodes de congés payés ». Le Grand Drh quant à lui s’offrit la consultation du Ce sur un « projet de licenciement de deux salariés protégés » ainsi que sur le « congé de formation syndicale des élus Ce ».
 
Une fois par mois le Grand Drh se déplaçait sur son site fermé. Il saluait le gardien et traversait les couloirs déserts pour rejoindre l’antre des délégués. Ils étaient au large dans leur salle de travail depuis que leurs collègues étaient partis. Le simulacre de Ce s’y tenait autour d’une table, eux d’un côté, le Grand Drh de l’autre. On faisait semblant de suivre un ordre du jour, les formes du genre étaient respectées. Ils posaient leurs questions. Le Grand Drh répondait qu’elles étaient sans objet. L’atmosphère était lourde, les enjeux s’étaient vite personnalisés dans ce théâtre d’ombres. Les délégués cherchaient à humilier leur employeur. A le pousser à la faute, il n’aurait plus manqué qu’il se mette en situation d’entrave. Psychorigides la forme leur était une fin en soi. Ils s’en délectaient. Le Grand Drh les méprisait pour ce jusqu’auboutisme insensé. Il le gérait au plus serré. Il jouait sa partie en les accablant de sarcasmes. Les hommes se mesuraient, s’épiaient, se provoquaient. La haine perçait derrière les formes minimales de la courtoisie. Dans cette pièce isolée du monde, ils étaient au plus proche sur cette table, à se toucher. Un gouffre les séparait. Il y avait du drame dans ce combat sans spectateurs.
On passa l’hiver comme ça. Les deux loustics n’avaient plus d’activité puisque le travail était dans la société qu’ils refusaient de rejoindre. Le Grand Drh s’attendait chaque jour à une procédure pour forcer la Company à leur donner du travail. Elle ne vint jamais. Dieu seul sait ce qu’ils faisaient de leur journée. En tous cas ils étaient irréprochables sur les horaires. Le Grand Drh savait tout de leurs déplacements, le gardien tenait un cahier. Aucune médiation ne réussit, les bons offices des autres délégués furent repoussés comme les autres. On tenta sans succès de les approcher pour une solution amiable. La Company aurait pourtant su être compréhensive.
 
La décision du Ministre arriva avec les beaux jours. Favorable. Ils partirent dans l’indifférence générale.
Les deux passèrent permanents. L‘un embauché par sa centrale syndicale. L’autre par un Parti politique ami. Deux endroits sans Comité d’Entreprise.

 

 

Par Charles Déconnyncke

 

 

 

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