Harcèlement : « A mort l’Arbitre ! »

par La rédaction

Chaque mois, un DRH anonyme, issu d’un groupe du CAC 40, porte un regard critique sur son quotidien.

« Tu es un salaud et tu me répugnes. Je vais te foutre dehors comme un malpropre et on va t’accrocher une plainte pénale. Tu vas aller t’expliquer avec les flics. Et ce sera bien fait pour une ordure comme toi » le Grand Drh de cette importante filiale d’un grand Groupe côté n’y allait pas de main morte. Il voulait vraiment régler cette sale histoire de harcèlement et avait décidé de s’y coller personnellement. Avec son adjointe ils étaient en train d’opérer ce cadre supérieur pris dans cette très mauvaise affaire. Ils étaient résolus à ne pas le lâcher avant qu’il soit passé aux aveux. Le cas était trop grave.

Pour les intérêts de la Company mais aussi parce qu’eux mêmes étaient scandalisés. Ce Chef de service, trente ans d’ancienneté, haut placé dans l’organigramme avait mené une de ses collaboratrices au bord du suicide. Il lui téléphonait vingt fois par jour, la harcelait, la voulait, la menaçait et l’humiliait. En pleine dépression elle s’était confiée à un policier. Elle s’apprêtait à parler au journal local. Par chance le commissariat avait préféré prévenir le Grand Drh. La Company est le principal employeur de la région.
 
L’adjointe, une jeune femme brillante à l’orée d’une belle carrière, n’était pas en reste. Elle voulait prouver à son Chef ce dont elle était capable. Elle tenait le rôle du gentil « On va s’arranger. Tu reconnais tout et on ne porte pas plainte. La fille nous fait confiance, elle n’ira pas au pénal si nous lui disons que c’est réglé » « Ne discute pas avec ce porc, je le vire et toute la région le saura. Il aura sa photo dans le journal. Sa femme elle-même n’en voudra plus » Le Grand Drh en rajoutait à plaisir. « Fais une lettre d’aveux et on arrange le coup » L’adjointe ne précisait pas que s’il était certes vrai que l’intérêt de la Compagnie était de ne pas faire de vagues, dès qu’ils auraient la lettre le type serait jeté pour faute lourde et se débrouillerait avec sa victime. Sous pression il s’exécuta et fit ce qu’on attendait de lui. Dans l’heure il était mis à pied.
Le Grand Drh rencontra son Président toutes affaires cessantes. Il ne le déceva pas. Lui aussi avait de l’Ethique. Les faits étaient établis, le harceleur devait sortir. Tous deux étaient clairs là-dessus, on ne transige pas avec la Morale. Sur ces sujets essentiels, il y avait entr’eux une réelle connivence.
 
Ce n’était pas le cas avec le Numéro Deux de l’entreprise, Directeur Général et hiérarchique du harceleur. Il appela le Drh dans les minutes qui suivirent. Fortement énervé. « Comment peux-tu prendre la décision de licencier un de mes gars. Je ne suis même pas informé. C’est moi le patron. Comment oses-tu aller voir le Président sans même me prévenir. C’est à moi de prendre la décision. Tu te permets de licencier un garçon qui est là depuis trente ans. Je le connais depuis toujours » Chaud. Le Grand Drh s’y attendait et ne se démonta pas « Tu devrais me remercier. Je t’évite la Correctionnelle » L’autre faillit s’étrangler « Tu étais parfaitement au courant. Tu as été prévenu. La fille t’a écrit dix fois, elle t’a parlé. Tu n’as rien fait. Tout le monde le sait. Et toi tu l’as couvert depuis des mois » « Je lui avais parlé » « Pour ne rien faire. C’est toi qui aurais dû prendre l’initiative avant que ça prenne de telles proportions. Tu as de la chance que j’aie été prévenu. Je fais ton boulot et en plus je te tire d’affaire » Le Grand DG, garçon propre sur lui et pur produit de la bourgeoisie catholique régionale, n’était pas habitué à être traité de complice des délinquants. Quand ils étaient de son monde, il préférait étouffer les affaires. L’entretien tourna court. Fraichement.
Le suivant fut le collègue du harceleur. Lui aussi trente ans de maison. Entré après Mai 68 il entretenait depuis son image décalée. Une posture qui tenait plus à ses cheveux restés un peu longs même blanchissants qu’à ses idées, il était en fait parfaitement réac. Mais gouailleur et sympathique. Un copain du Grand Drh qui n’était pas un adepte farouche des cheveux ras « Dis donc t’as bouffé du lion. Qu’est ce qui t’arrive de t’en prendre à ce pauvre garçon » « Pauvre garçon, un parfait salaud tu veux dire » « Allez c’est pas si grave » « Qu’est ce qu’il te faut, la pauvre fille est à genoux » « Normal elle est fragile » « Tu sais les salauds harcèlent les gens fragiles. Si elle ne l’avait pas été, elle l’aurait vite remis en place » « Arrête c’est une excitée t’as pas vu les mini jupes qu’elle met » C’était exact « Ce n’est pas parce qu’elle s’habille court qu’elle veut se faire sauter par son chef » « Laisse tomber c’est des histoires de cul, c’est plutôt rigolo » pour un Vieux Soixante-huitard tout cela n’était pas bien grave.
 
L’ancien patron du harceleur, ce fut le Grand Drh qui l’appela. Il avait pris sa retraite l’été précédent et le Drh, qui le respectait beaucoup, voulait comprendre ce qu’il savait. Clairement il était parfaitement au courant. Il avait sans doute sermonné son collaborateur que comme la fille il connaissait depuis des années, en vain. Pourtant il avait laissé faire « Tu comprends j’allais partir en retraite… » Pas de vagues et après moi le Déluge.
 
Vint ensuite le Délégué Syndical Cadres. Encore un Canal Historique de la Maison. Un geignard « le malheureux, rends toi compte, à son âge. Il ne mérite pas ça » « C’est quand même grave » « Bien sûr mais une sanction modérée suffira » « ? » « Une petite mise à pied. Après je t’assure qu’il se tiendra bien » « Et la fille ? » Silence gêné, elle n’était pas dans le radar du délégué.
 
Quant à la chef de la fille, jeune cadre à potentiel, récente dans son poste et légitime par ses compétences dans ce milieu de vieux briscards, elle n’avait tout simplement rien vu. Rien entendu, pas au courant, pas concernée. De la mauvaise foi à l’état brut.
Le harceleur fur licencié sans préavis. Il n’osa même pas mettre la Company aux Prud’hommes et on n’en entendit plus parler. La fille se sentit mieux à hauteur du chèque qu’elle reçut. Le Commissariat classa l’affaire et la Presse locale n’en eut pas vent.
 
Le Grand Drh au moment des bonus n’eut pas sa prime au taux plein malgré les excellentes performances de la Company. Son Président en était sincèrement navré « Tu n’es pas assez diplomate. Tu es trop brutal, tes collègues s’en plaignent. Tu ne veilles pas assez au consensus. Le Directeur Général entre autres se plaint beaucoup de ton comportement. Tu devrais faire attention à ce qu’ils pensent et ne pas toujours les brutaliser. Désolé pour toi »
 

 

Par Charles Déconnyncke

 

 

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